Thaïlande : qui sont les peuples de la mer ?

« Tout se passe en mer. Nous ne sommes liés à aucune terre. Où que nous allions, nous y allons en bateau. » Hook Suriyan Katale, un Moken des îles Surin.

Une population à part

Appelés gitans de la mer (sea gypsies en anglais), les peuples semi-nomades maritimes de Thaïlande se répartissent en trois groupes : les Moken, les Moklen et les Urak Lawoi. Les Thaïlandais les appellent Chao Ley (peuple de la mer) ou Chao Nam (peuple de l’eau).

Leur territoire s’étend, dans la mer d’Andaman, entre les îles du Myanmar (l’ancienne Birmanie) au nord et l’île malaise de Langkawi au sud de la frontière maritime entre la Thaïlande et la Malaisie. Les Moken, au nombre de quelques centaines, représentent au mieux l’image de gitans de la mer. Ils vivent sur des bateaux construits de leurs mains, les kalang, sans aucune attache avec la terre ferme. Ils trouvent refuge dans une crique pendant la période de mousson lorsque les courants deviennent dangereux et les pluies trop abondantes. Ils se déplacent en flottille, d’île en île, pour assurer leur sécurité ou leur subsistance en pêchant ou plongeant à la recherche d’huîtres.

Photo : fr.news.yahoo.com

Les Moklen, un peu plus nombreux, vivent essentiellement sur les plages, dans des cabanes, des îles Surin jusqu’au nord de Phuket. Ils se déplacent sur leur long tail boats et se nourrissent également de leur pêche.

Les Urak Lawoi constituent le groupe le plus nombreux (environ 2500 personnes) et le plus sédentaire. Ils habitent essentiellement à Phuket, sur la plage de Rawai et à Ko Sirey, une petite île reliée à Phuket par un pont qui enjambe un canal. D’autres se sont installés à Ko Phi Phi, Ko Lanta et l’archipel de Tarutao.

Ces peuples font partie d’un ensemble plus vaste de nomades de la mer qui comprend, en plus d’eux-mêmes, les Orang Laut d’Indonésie et les Bajau répartis en Indonésie, en Malaisie et aux Philippines.

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Photo : source Wikimonde Régions habitées par les Nomades de la mer : en bleu, les Moken et Moklen, en beige les Orang Laut et en vert les Bajau

Une histoire mal connue

Il est difficile de connaître vraiment leur histoire. On pense qu’ils auraient émigré du sud de la Chine vers la Birmanie, la Thaïlande et la Malaisie il y a environ 4000 ans. Bien que sédentaires à l’origine, ils se sont adaptés à leur nouvel environnement avec une aisance extraordinaire. Sans langage écrit, détachés des biens matériels, ils ont laissé peu de traces de leur passé. De leur mode de vie nomade, il ne reste rien, pas un monument, pas un site qui permettrait d’avoir un début de réponse.

Les Moken, les Moklen et les Urak Lawoi parlent des langues différentes mais voisines car elles font partie de la branche malayo-polynésienne occidentale des langues austronésiennes.

Photo : Wikimonde Branches de langues austronésiennes

Un mode de vie pacifique et libre

Les gitans de la mer se tiennent à l’écart des religions qui prédominent dans cette région du monde : le bouddhisme et l’islam. Ils pratiquent l’animisme et le chamanisme. Craintifs, vulnérables et timides, ils se tiennent loin des conflits, ont érigé une société égalitaire et ne reconnaissent aucune administration, aucune frontière et refusent tout pouvoir central.

La Thaïlande accepte leur présence mais ne les considère pas comme des citoyens à part entière. Ils ne bénéficient d’aucun droit politique ni d’aucun statut. Leur nomadisme, leurs croyances, leur refus de l’autorité, leur peau foncée1 en font des parias. Ajoutons à cela les récits de l’époque coloniale qui les dépeignaient comme des pirates faisant régner la terreur dans le détroit de Malacca. Amalgame quand tu nous tiens…

Les Moken : peuple de l’eau

Les Moken passent énormément de temps sur et dans l’eau, à nager, plonger… Ils sont capables de descendre à 23 mètres de profondeur en apnée. Les enfants, en particulier, ont développé des capacités extraordinaires qui ont interpellé la chercheuse-ophtalmologue suédoise Anna Gislen, de l’université de Lund. Elle a rencontré et passé du temps avec eux et s’est aperçue que leur vision sous l’eau est 2 à 3 fois supérieure à la normale et qu’ils distinguent des détails indiscernables à nos yeux. Si, à l’air libre, les capacités visuelles des enfants Moken sont identiques à celles des jeunes Européens, sous l’eau les petits nomades de la mer sont capables de modifier la forme de leur cristallin et de diminuer la taille de leur pupille. Avec d’autres chercheurs, Anna Gislen a mené des études dont vous trouverez les liens à la fin de cet article.

Quel avenir pour les gitans de la mer ?

Le mode de vie indépendant des nomades de la mer est aujourd’hui menacé. Au nom de la défense de l’environnement, de grandes étendues leur sont désormais interdites. Dans le même temps, les compagnies pétrolières installent des forages off-shore, les requins de l’immobilier accaparent leurs terres pour y planter des complexes touristiques et la pêche industrielle se développe. « Aujourd’hui, les grands bateaux viennent et prennent tout le poisson. Je me demande ce qu’ils feront quand l’océan sera vide. » dit encore Hool Surivan Katale.

Les Chao Ley continuent de pêcher pour survivre, pour combien de temps encore ? Certains vendent des objets souvenirs aux touristes, les emmènent d’île en île sur leurs long tail boats, d’autres sont employés comme gardiens ou comme éboueurs dans le tourisme.

Quelques familles résistent et naviguent encore sur les eaux turquoises de la mer d’Andaman, perpétuant un mode de vie ancestral qu’il faut préserver à tout prix. Un réalisateur qui les a suivis, Runar J. Wilk, a créé un site internet MokenProjects que je vous invite à découvrir. Il espère ainsi sensibiliser l’opinion publique internationale sur la situation des gitans de la mer.

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1En Thaïlande, vous ne verrez jamais une personne à la peau foncée mise en avant dans une publicité ou une série télé. comme dans toute l’Asie d’ailleurs, où la peau claire est un signe statut social élevé. les soins correcteurs anti-taches sont une manne pour l’industrie cosmétique.

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Sources : https://www.survivalinternational.fr/galeries/moken https://wikimonde.com/article/Moken_%28peuple%29 https://www.gurumed.org/2016/03/14/sur-les-secrets-de-la-parfaite-vision-aquatique-des-jeunes-nomades-de-la-mer/ National Geographic

Pour retrouver les études menées par Anna Gislen et d’autres chercheurs (en anglais) : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0960982203002902 https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0042698906002367